Amaury BRUNET

"une différence qui ne fournit rien à l'esprit n'est pas une différence"

Tourisme de masse : quelles conséquences ?

De Venise au Mont-Saint-Michel, les hauts lieux de la culture et les trésors de la nature sont submergés par des hordes de visiteurs venus du monde entier. 

Inutile de dire «cheese». Face à la foule compacte bardée de Smartphone, «La Joconde» n’esquissera jamais qu’un demi-sourire. Enigmatique. On serait tenté d’y lire une lassitude un peu narquoise: sur les 30000 visiteurs quotidiens, 80% veulent la voir en premier. Dans le plus grand musée du monde, les touristes n’ont d’yeux que pour elle. Or le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci mesure moins d’un demi-mètre carré. Alors il faut organiser des files d’attente dignes d’un aéroport un jour de grand départ. Quand ils atteignent enfin la star, certains poussent un soupir chagrin face à ce si petit tableau. D’autres affichent un air extatique mais s’empressent de lui tourner le dos: un selfie et puis s’en va. Pour eux, il ne s’agit plus de voir mais de se faire valoir, le temps d’un clic, sur les réseaux sociaux.

«La Joconde» en accessoire. Voire une simple perle sur le collier où l’on enfilera la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle… et les amis «cliqueurs» voudront eux aussi s’afficher un jour avec ces trophées. Au quasi préhistorique Facebook et ses 2,4 milliards d’abonnés s’ajoutent notamment le 1,5 milliard d’aficionados d’Instagram, où l’on ne se paie guère de mots: seule compte l’image. C’est également à cette échelle que s’évalue le tourisme : 1,3 milliard de voyages internationaux de loisir en 2017, selon l’Onu. Les Européens restent majoritaires, mais les Chinois sont de plus en plus désireux de franchir la Grande Muraille. Indiens, Brésiliens et Russes se sentent aussi pousser des ailes. Au hit-parade des destinations prisées, l’Europe du Sud arrive en tête. Y compris le minuscule Dubrovnik, qui a servi de décor à la série culte «Game of Thrones ».

Près des remparts de Séville, les claquettes ont changé de style. Elles chaussent désormais une foule aussi cosmopolite qu’uniforme. A Londres comme à Salzbourg, les Chinois font le plein de souvenirs… made in China. Venu se dépayser, le voyageur ne peut échapper à ses semblables. Il devient le décor monotone des lieux qu’il occupe. Certains s’en accommodent, d’autres se révulsent et tentent un pas de côté. Mais s’ils publient leur coup de cœur sur Internet, la malédiction reprend de plus belle. Une célébrité aussi retentissante que malvenue s’est ainsi abattue sur la rue Crémieux, dans l’Est parisien. Depuis que cette ruelle pavée et colorée fait le buzz, les habitants doivent déloger les fans qui posent assis devant le pas de leur porte. Une Estonienne en robe vaporeuse, une Brésilienne bondissante, et même une prof de yoga australienne qui fait le poirier au beau milieu de la voie… Désormais, pour qualifier les lieux photogéniques, on les dit « instagrammables». Malgré la légèreté de son nom, le plus élégant des réseaux suscite des néologismes en plomb. Et ses joujoux virtuels pèsent on ne peut plus concrètement sur la vraie vie. 

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